Le cèdre de l'Atals en danger!

La cédraie de l'Atlas est-elle un biopatrimoine de l'humanité ou une " fabrique de moutons " ?

Un grand merci aux journalistes, ainsi qu'aux personnalités marocaines et européennes qui ont bien voulu relayer notre première alerte lancée en décembre dernier, sous le titre Ultimatum.

Par ce second appel à Nature en danger, nous comptons sur un nouvel écho médiatique afin que nul n'ignore le dommage encouru par l'anéantissement du dernier écran vert entre le Sahara et l'Europe, en l'espoir que des dispositions soient prise pour la sauvegarde du plus somptueux des arbres du monde méditerranéen. Touchons du bois !

Si vous disposez du temps pour prendre connaissance de ce message et de ses dossiers en ligne, vos initiatives et vos suggestions seront encore et toujours les bienvenus. Un geste rapide et utile consiste à divulguer, à faire passer cette information.

Si nous abusons de votre attention en revenant encore sur le sujet, c'est en raison de l'urgence du soulagement que demande la cédraie marocaine. Naturalistes, écologues, connaisseurs et amoureux de ces contrées, notre éthique nous interdit de nous taire, nous oblige à témoigner. Nous n'avons ni les réponses, ni le pouvoir des remèdes, mais nous espérons poser les bonnes questions. Notre souhait est de réveiller les consciences, que les décideurs mandatés pour veiller à la bonne gouvernance de ces régions parviennent au plus vite à inverser les tendances, à trouver une solution consensuelle autre que celle se satisfaisant de la gestion des préjudices. Ils disposent des moyens légaux et budgétaires adéquates, de conseillers nationaux et internationaux suffisamment éclairés qui doivent se mettre au travail pour en finir une fois pour toutes avec ce laisser-aller ordinaire, aux conséquences incommensurables. Aujourd'hui, la finitude de l'abus d'usage de cet écosystème et de bien d'autres saute aux yeux et condamne irrémédiablement l'avenir. Quand les ressources devenues non renouvelables sont ainsi taries, ce qui est pris n'est plus à prendre.

Même si, non visionnaire de l'actuelle démographie galopante et du consumérisme à tout va, l'ancestrale règle coutumière n'indiquait pas de limitation d'effectifs du cheptel, il n'est personne pour contredire que le parcours forestier dans son excès est un antagonisme de la biodiversité. La charge pastorale des écosystème maghrébins, et particulièrement de la cédraie marocaine, est jusqu'à dix fois supérieure à celle officiellement conseillée, a fortiori dans les figures dites de protection que sont les parcs, les réserves et les aires protégées. Pour ces derniers espaces, on peut d'ailleurs se demander de quoi sont-ils protégés, et compte tenu de la disparité entre la théorie et la pratique, entre les textes et la réalité du terrain, en conclure pathétiquement à des concepts schizophréniques induisant des formalités cosmétiques.

Les stigmates les plus évidents de la pandémie écologique générée par un surpâturage chronique à nul autre pareil sont alarmants pour quiconque ne confond pas la forêt avec un simple alignement d'arbres, mais sait que l'avenir se décide dans les parties confuses d'un sous-bois bien garni, couvert d'une strate végétative, gage de croissance des semis naturels et d'un minimum de régénération. Ici, la forêt est bien loin d'être pluristratifiée, elle est dénaturée par un sol partout et systématiquement tondu, dénudé, scalpé, écorché, étrépé, squelettique. L'écosystème est défiguré par une extrême mortalité et certains versants ne montrent que des lambeaux de cédraie, ponctués de vétérans moribonds et de chandelles sur pied. Les griffes d'une désertification accélérée se traduisent par des pans qui se sont dégarnis en moins d'une décennie. A chaque retour des pluies, les lessivages cataclysmiques induits par un substrat ayant perdu toute porosité infligent d'irrémédiables destructions. Le parcours forestier de troupeaux sédentarisés grève ainsi lourdement les dernières forêts en place, et souvent même leurs lambeaux vestigiaux. La dent du bétail élimine par broutage les jeunes semis, les rejets, les basses branches et même le feuillage quand en période de disette les ramées ou les cimes sont coupées par les bergers. Mais le piétinement du même bétail, dont l'effet peut sembler à prime à bord négligeable, peut avoir aussi de terribles conséquences sur la compaction du sol par les jeux du tassement, de la solifluxion, de l'écrasement des plantes non appétibles.

Tels sont les ravages de ce pastoralisme intempestif. Il engendre un écocide lent, une extinction massive des plantes et de la faune. Il condamne le formidable château d'eau national que constituait ce Moyen Atlas forestier humide, ainsi que toutes les ressources naturelles sans exception. Il menace la vie locale, son économie, les nobles traditions d'une société berbère séculaire, et exacerbe ainsi l'exode vers les grandes villes et l'étranger. Enfin, il coupe l'herbe sous le pied ( !), non seulement aux moutons de demain, mais aussi aux écotouristes que l'on désirait tant...

Michel Tarrier
Écologue à l'Institut Scientifique de Rabat