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Traditions dans le Monde Arabe
Les cafés dans le monde arabo-musulman
Par Djazia, sociologue
Les cafés "en terre d’Orient". Des lieux usés, habités, déshabités, ouverts, fermés, sombres, lumineux, sur lesquels, depuis des siècles, tels des oiseaux migrateurs, des générations d’Occidentaux ont piqué, savourant les bienfaits d’une halte aux attraits du neuf, avant de noircir des milliers de pages pour leurs contemporains qui savaient déjà mais voulaient encore en savoir plus. Les cafés ont été longtemps considérés comme trop emblématiques pour un regard scientifique rebute par l’éclat des cliches et des stéréotypes, comme des territoires qu’on croyait réservés à l’observation des artistes et des écrivains, seuls capables, pensait-on, de rendre l’atmosphère de ces lieux multiples, leurs odeurs, bruit des tasses qui s’entrechoquent et le brouhaha.
Bien sûr tout commence avec le café, une boisson à ranger dans la catégorie des boissons chaudes stimulantes non fermentées (comme le thé, le chocolat et le mate). Avec elles, on retrouve ce qui paraît être un besoin universel pour l’espèce humaine, celui de se réchauffer, de stimuler par des substances excitantes et le corps physique et le corps social, ces boissons étant intégrées aux représentations symboliques et servant souvent à communiquer avec la (ou les) divinité(s). C’est sous forme de boisson que le café a été connu et s’est répandu à partir de l’Ethiopie et du Yémen où l’arbuste pousse à l’état sauvage, ses baies séchées, grillées et broyées étant préparées en décoction. A propos des boissons, plaçons quelques repères : elles se trouvent à la jonction de faits techniques, sociaux et symboliques. Elles nécessitent des objets pour leur préparation et leur absorption - objets eux-mêmes médiateurs et chargés de sens dont l’utilisation s’intègre dans un temps et un espace déterminé ; celles-ci sont des marqueurs de l’identité personnelle mais aussi collective dans le jeu social de l’intégration et de l’exclusion ; enfin, elles sont des intermédiaires pour transformer, transcender le monde réel, mais aussi le reproduire. C’est dans ce sens qu’on à pu dire : "Boire est essentiellement un acte social, accompli dans un contexte social défini". Si une date peut être avancée qui servirait de repère pour la naissance des cafés, on peut retenir l’année 1511 : en effet, pour la première fois. Le signalement est donné d’un espace public (situé près d’une mosquée) à la Mecque où est consommé du café - consommation interdite à cette date par le pacha des Mamluks lui-même. II est donc clair que l’habitude de se réunir pour partager cette boisson était déjà bien établie dans cette ville ; c’est au cours de la première décennie du l6e siècle que le café fut introduit au Caire, puis au milieu du siècle, en Syrie et à Istanbul. Fortement chargé de valeur symbolique, ce n’est donc pas un hasard si, au début, l’espace embryonnaire des cafés prit naissance prés des mosquées. N’était-ce pas une forme de relais dans le schéma initial d’adoption de cette boisson surévaluée socialement ? Ne portait-il pas la marque de l’identité socioreligieuse prégnante des villes d’Aden et de La Mecque ? On peut dire, d’une certaine façon, que les mosquées des villes arabes servirent de cadre initial à la diffusion du café. Non pas d’une façon formelle et architecturalement déterminé, mais en tant que lieux de réunion régulièrement fréquentes ou citadins et étrangers de passage (marchands, voyageurs, pèlerins) pouvaient se rencontrer et se livrer à toutes sortes d’échanges. Les cafés se présentent donc d’abord comme des espaces spécialement réservés à la consommation de la boisson quand ils ne furent plus l’apanage des seules communautés soufies. Les chroniqueurs rapportent que les Yéménites venus en Egypte s’installaient dans la galerie même de la mosquée Al Azhar qui leur était réservée et y préparaient et consommaient du café lors des réunions qu’ils organisaient. Occupation nouvelle d’un espace attribue ou redécoupage momentané d’une portion d’espace public peu spécialisé (il s’agissait d’un couloir de passage) où justement ceux qui passaient pouvaient se joindre au groupe qui partageait un temps de prière et de consommation de café : "lieu pratique" dans lequel des liens vont se nouer autour du partage. Très rapidement le café va être vendu dans les rues autour de la mosquée et de ses dépendances puis au-delà, à travers les rues du Caire.
Ainsi à la genèse du café, en tant que lieu spécifique, se trouve le noyau central de l’espace café, portion d’espace urbain organise d’abord autour de l’ensemble technique produit/objets de préparation/source de chaleur/objets de consommation - ensemble qui correspond en fait, aux éléments constitutifs d’un simple débit de boisson (fixe ou mobile) ou qui, par cercles concentriques à partir du foyer pouvait se déployer avec bancs, tables, terrasse, etc. -, espace conçu dans la perspective d’un temps de consommation sur place ou différée, le service du café pouvant se faire par l’intermédiaire de vendeurs de rue. Ensuite, le processus de diffusion des cafés dans les villes du monde arabo-musulman s’opéra selon deux axes :
- par voisinage d’abord et par contact direct, ou plus précisément par l’ouverture d’un cercle fermé vers un extérieur proche en état de faire sienne une innovation alimentaire. Mouvement de l’intérieur vers l’extérieur qui a valeur de signal et qui révèle une situation de rupture (ou tout au moins de transition), un état de disponibilité voire de malléabilise de la société tout entière : l’adoption de la boisson étant favorisée par la proximité culturelle des foyers innovateurs qui permettait la reproduction d’espaces propres au café ; Que l’introduction d’une nouvelle boisson dans le système alimentaire d’une société soit une situation privilégiée pour suivre les phases du réaménagement des habitudes alimentaires et de tout le code des significations et des symboles, c’est indéniable. De l’objet aux manières de boire et aux rites de consommation, en passant par le discours sur le café - et il fut multiple (discours des oulémas, des médecins, discours des autorités politiques des villes) -, la diffusion de la boisson café et l’ouverture des lieux où on la buvait s’effectuèrent selon les principes de l’organisation spatiale existante avec une perception et une maîtrise d’un temps spécifique au café selon les valeurs sociales, politiques et plus largement culturelles communes aux sociétés concernées. La première phase de diffusion des cafés se situe donc dans le contexte général du monde arabe et musulman. Au sein des sociétés islamiques, les pèlerinages dans les villes saintes d’Arable, le poids des confréries religieuses, les pôles qu’étaient les mosquées dans la dynamique des centres urbains jouèrent un rôle capital de catalyseur. Le tissu urbain des villes arabo-musulman favorisa le développement des cafés en tant qu’espaces intermédiaires nouveaux s’intégrant parfois à des édifices publics déjà existants. De même, l’intense activité commerciale qui se développa autour du café (négoce, vente en gros, détail, torréfaction, mouture, cafés) s’inscrivit dans l’espace physique et social des villes où apparurent des lieux spécifiques, où s’organisèrent de nouveaux métiers et ou se répandit, à l’extérieur et à l’intérieur des maisons, la nouvelle boisson. Si la boisson de café est bien un élément fondateur, essentiel et incontournable de ces établissements, plus tard, l’adoption du thé à la place du café (Iran, Turquie) ne modifia pas de façon radicale ce schéma d’autant que les deux boissons appartiennent à la même catégorie et que la dépendance à la caféine pouvait se perpétuer puisque cette substance additive se retrouve dans l’une et l’autre boisson. A travers les boissons et les manières de boire, on accède en fait aux manières d’être du groupe, à la conception même des relations entre les individus (situation bien comprise par les voyageurs occidentaux eux-mêmes, La Roque, Galland...). C’est dire que cette approche des cafés à ce premier stade est déjà révélatrice de complexité. Selon les régions et la réalité du milieu physique et humain, les habitudes alimentaires, la transmission des savoirs et des coutumes et les représentations ont joué un rôle déterminant dans la diffusion du et des cafés. Si, pour le Proche-Orient et l’Iran, les caractères signalés ci-dessus sont déterminants, il est clair qu’au-delà des rives orientales de la Méditerranée, vers l’Europe, le processus de diffusion prit des traits différents et que la symbolique du café devint autre. L’ensemble des nouveaux rites de consommation qui mettent en jeu les individus en distinguant d’abord entre ceux qui consomment et ceux qui ne consomment pas, s’organisa en remodelant la réalité existante autour de quelques traits essentiels et permanents : la boisson, le type de convivialité et les modes de représentation qui l’accompagnent. La plupart des témoignages à propos cafés d’Orient et de leurs habitués décrivent des gens oisifs. Oisiveté, temps libre, loisir : il est intéressant de se pencher sur ces trois termes qui ont donné lieu selon les cultures et les époques a des prolongements divers dans le langage commun et dans le langage scientifique. Mais ce champ sémantique autour de la notion de vacuité, de vide est plus complexe qu’il n’y paraît au premier abord : par exemple, en arabe il y a autour de la racine batal toutes les nuances de "vain", "désœuvré", "chômeur", "inactif", ce qui fait référence a un temps plein qui serait celui du travail. Le temps vide étant le temps sans travail. Paradoxalement, à partir de cette même racine arabe batal se forment des mots signifiant héros, leader, champion.
L’oisiveté ne serait-elle pas une des conditions nécessaires à une certaine disponibilité rendant elle-même possible la réflexion, la parole et d’autres formes de communication, libérant l’imagination ? Quels lieux, suffisamment neutres, à la fois ouverts vers l’extérieur et circonscrits dans le périmètre de l’espace public pouvaient permettre ce type d’activité ? Sans faire d’anachronisme, une étude du terme moderne de loisir complete utilement ce tableau : en référence à la terminologie anglaise (to perform a leisure) c’est bien à l’accomplissement d’un loisir parallèlement à l’accomplissement d’un travail (to perform a work) qu’il faut en venir. Le loisir n’est pas l’oisiveté, il correspond en fait à une libération partielle, périodique du temps de travail, mais aussi à une partie de temps libéré sur le temps de plaisir.
Par Djazia, sociologue, pour WebArabic |
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Bien interessant. C'est complementaire a une emission de television que j'au vu recemment sur l'histoire du cafe travers les siecles. Bien fait, merci.