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Traditions
La fantasia
Par Djazia, sociologue
Canicule, poussière, foule et ambiance de fête. Les gens, par milliers, grouillent autour d’un immense terrain nu, véritable arène antique, bordé d’une centaine de tentes. Ici, on vient des contrées les plus reculées du Maghreb. C’est le moussem (saison). Il désigne une fête saisonnière et religieuse en l’honneur d’un saint local ou d’un marabout. C’est l’occasion d’un grand rassemblement qui peut durer toute une semaine.
A quelques mètres de là, les chevaux foulent allégrement le sol dans leurs harnachements d’apparat rouge et or sans être effarouchés par le brouhaha ambiant. Comme chaque année quelque cinq cents cavaliers se donnent rendez-vous au même endroit. Toutes les régions sont représentées. Les meilleurs cavaliers et les plus beaux destriers se pavanent devant la foule admirative. Les équipes, d’une vingtaine de cavaliers chacune (cela varie en moins ou en plus selon les équipes), ont quelque mal à s’aligner correctement. La tension se lit sur les visages des hommes qui se scrutent, brandissant le fusil d’une main et tenant fermement les brides de l’autre. Ils sont très concentrés, drapés dans des balks et burnous (sorte de cape) et vêtus de sarouel (pantalons bouffants et courts). Les chefs des équipes se distinguent facilement par leurs costumes richement décorés, ainsi que par, leur nervosité à fleur de peau. Un départ réussi est indispensable pour dérocher le trophée du concours. Ce qui est frappant, c’est l’âge disparate des participants ; des vieillards de plus de soixante-dix ans côtoient de jeunes cavaliers de dix-huit ans. Les premiers à se lancer, dans le combat imaginaire, donnent un léger coup d’éperon aux chevaux qu’ils font avancer de quelques mètres pour se démarquer légèrement des autres. Le départ tarde un peu et les cavaliers serrent les brides et calent le pied dans l’étrier pour retenir les chevaux qui piaffent d’impatience. L’excitation est à son comble. Elle est palpable et contraste avec l’air détendu de la foule. Une ribambelle d’enfants, barbes à papa et confiseries locales plein les mains se chamaillent entre eux, d’autres, tirent sur les djellabas de leurs mères, ajoutant à la pagaille joyeuse. Les jeunes gens affichent des attitudes de grands seigneurs et semblent plus concernés par les jolies filles que par la fantasia qui se prépare. Les vieux, en revanche, imperturbables, scrutent la ligne de départ d’un œil expérimenté, analysant les gestes et les mouvements très codés de ce champ de bataille symbolique.
Le Maghreb d’antan perpétue les prouesses guerrières qui jalonnent toute son histoire arabo-musulmane. Deux mille ans de charges héroïques contre les invasions vandales, romaines, espagnoles, portugaises ou françaises palpitent sous les yeux éblouis de la foule. La fantasia mime interminablement la tradition guerrière d’antan. La fantasia ne serait rien sans son cheval de prédilection : le cheval barbe. Né d’un croisement entre le pur-sang arabe et un cheval local des peuples berbères d’Afrique du Nord, le barbe est réputé pour sa robustesse et sa résistance aux variations climatiques du désert. Sa taille moyenne varie entre 1,45 m et 1,62 m au garrot. Sa tête est forte et plutôt longue avec un profit rectiligne ou convexe, à la différence du pur-sang, le barbe a une queue attachée bas et une croupe oblique et creuse. Son garrot est placé haut avec des épaules plates. S’il est choisi pour la fantasia, c’est pour sa rapidité sur de courtes distances, son agilité et son incroyable endurance. Il est aussi réputé pour sa puissance qu’il déploie dans un temps limité mais avec générosité. Le barbe a en plus très bon caractère : docile et non craintif, il fait une excellente monture pour La fantasia. Dressé dès son plus jeune âge, et parallèlement à l’entraînement des jeunes cavaliers, il est habitué aux détonations et aux ambiances festives du concours équestre. Même s’il est difficile de dater les débuts de la fantasia, il semble bien qu’elle provienne d’une tradition berbère ayant pris forme avec l’arrivée des arabes au Maghreb. Le terme lui-même est curieux. Mélange de français, d’espagnol, d’arabe voire d’italien, il signifierait divertissement. Les Arabes lui préféreront pendant longtemps le nom de poudria ou t’bourida (jeu de la poudre). Les fantasias auraient en fait commencé bien avant l’apparition de la poudre et l’on trouve des traces de cette fête équestre à l’arc, au javelot ou à l’arbalète.
De nombreuses légendes entourent l’origine de la fantasia. On raconte par exemple qu’un chef de tribu de la région du Sousse promit la main de sa file au meilleur cavalier du moussem de Kalaat Mgouna. Alors qu’il restait deux prétendants rivaux, un cavalier de la tribu des Ouled Hriz, qui avait les faveurs de la belle, reçut un éclat de poudre dans les yeux. Prenant son courage à deux mains, le cavalier, aveugle, réussit à remporter le concours, guide par le bruit des sabots de son cheval et les youyous de sa jeune dulcinée qui le prévint du moment du tir. Jadis, la fantasia commémorait la fête des semailles et des moissons. Elle rythmait ainsi le temps social des tribus et des hommes. La perte de l’identité rurale, les déséquilibres sociaux et l’augmentation des frais d’entretien des chevaux rendent aujourd’hui difficile l’organisation d’une telle manifestation. L’Etat apporte heureusement son soutien à l’art de la fantasia en prenant en charge l’organisation des fêtes nationales et religieuses. Les fantasias sont devenues le meilleur spectacle destiné à séduire les touristes et à entretenir le folklore, pierre angulaire de la stratégie touristique. Depuis une dizaine d’années, les autorités ont mis en place un « festival des Arts équestres traditionnels » qui est suivi d’une « semaine du cheval », largement médiatisée. Par Djazia, sociologue, pour WebArabic.com |
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Une imposante tente blanche rayée de noir se détache au milieu de l’alignement de toutes les autres ; la khzana sert de tribune aux chefs des tribus, aux notables ainsi qu’aux officiels. De là, la vue est imprenable sur la place et va se tenir l’événement clé du moussem : la fantasia. Tout autour, la fête bat son plein. Les cheikhates, chanteuses populaires, les danseurs laâlaoui (danse avec les épaules) dansent, tapent des mains et braillent des couplets frénétiques. Les nuages de fumée de grillades, le parfum du thé à la menthe, les marchands ambulants, les jongleurs et autres acrobates constituent le paysage idéal pour les dizaines de touristes occidentaux en mal d’exotisme qui s’y pressent ainsi que les villageois venus des régions avoisinante.
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