|
Traditions
Le hammam
Par Djazia, sociologue
Le seul mobilier qui existe est localisé dans la pièce de réception. Des banquettes de bois sont disposées très souvent au service des clientes en plus des doukkanas, banquettes en dur et en bois sur lesquelles les femmes se déshabillent en prenant leurs aises. Elles échangent les nouvelles de la semaine avec la caissière ou la voisine du quartier parce qu'elles savent qu'elles peuvent prendre tout leur temps. La tradition voulait que depuis des générations le jour du hammam soit en quelque sorte un jour de fête pour les femmes qui passent leur vie « enfermées » dans leur maison. C'était leur jour de sortie, qu'elles préparaient bien à l'avance. Il s'accompagne d'ailleurs d'ustensiles que toutes les femmes apportent dans leur trousseau de mariée : le seau d'argent ou de cuivre, mahbess el hammam, dans lequel sont disposés les objets traditionnels tel le vase de cuivre à long manche ou tassa, l'étui à pierre à foulon, taffala, le peigne fin en écaille, fellaye, le gros peigne-démeloir, khallas, le gant de toilette ou kassa. La diversité de ce matériel et la richesse de son vocabulaire prouvent la diversité des fonctions hygiéniques qui se succèdent lors du ghsil au hammam (lavage). Une fois que le déshabillement est fait et que la aoura (le sexe) est dissimulée par une fouta autour (tissu en soie rose avec des filons dorés), la baigneuse s'avance pour pénétrer dans la première pièce humide du hammam, munie de seaux, traversant l'endroit le plus froid vers l'endroit le plus chaud ou beit s’khun. Elle remplit un seau d'eau chaude pour nettoyer l'endroit ou elle va s'asseoir. Dans la tradition d’antan la saleté (usakh) est le lot du diable. Etre sale c'est être impur, ainsi l'impureté physique entraîne l'impureté de l’âme et le hammam permet de rétablir cet équilibre perdu dans le vécu quotidien et profane du citadin, d'ou cet aspect de «sacré» que pressente le hammam dans les sociétés urbaines arabo-musulmanes.
Mais ces rêveries et cette paix sont vite interrompues par la venue de la kiyassa (tayib pour les hommes) munie d'un gant rêche, kassa, elle s'attaque à la peau, prête et meurtrie, par une friction énergique qui permet de détacher en rouleaux grisâtres la saleté, usakh, accumulée dans les pores de la peau. Ce décrassage de l'épiderme est en même temps une sorte de massage qui peut s'accompagner de craquement d'os. La baigneuse est appelée à s'asseoir, à s'étendre, obéissent sans discuter aux ordres de la kiyassa. Ensuite, d'un regard complice, cette dernière tend à la baigneuse le gant en lui signifiant de se mettre dans un coin afin de procéder à la toilette des parties intimes. La deuxième heure trouve la baigneuse dans un état de relâchement total, elle se rince le corps, les cheveux sur lesquels elle applique une portion de tfal (ghassoul) l’argile, et entame souvent l'épilation des aisselles et de la zone sexuelle si l’opération n'a pas été faite déjà dans le beit el s’khun. Très souvent et à ce moment, les baigneuses discutent. On parle du man, des enfants, bref de la vie privée. Les conseils sont échangés ainsi que les clins d'oeil, les sourires et souvent les rires. Cette complicité qui s'établit naturellement et facilement entre les baigneuses est due au fait que le hammam est le lieu de sociabilité par excellence pour les femmes. Elles lient facilement amitié et on a vu très souvent des projets de mariage se conclure entre les mères des jeunes filles à marier, pour le compte des enfants, et les mères de jeunes élus. Là, la mère du jeune garçon observe à son aise sa future belle-fille avant de donner son accord, quant aux hommes ils auront la tache des formalités à remplir. Curieuse interprétation superficielle que celle qui a bercé et qui berce encore l'opinion générale sur le rôle de la femme dans la société musulmane. C'est un lieu comme le hammam, ce fait social total, pour reprendre l’expression de M. Mauss, qui peut démentir et démystifier le rôle des femmes musulmanes. Ce sont elles qui décident très souvent du sort des hommes. Des vengeances et des intrigues prennent forme dans ce lieu de sociabilité et de superstitions, de manière fréquente. Enfin une fois notre baigneuse propre de corps, elle peut s'adonner aux ablutions purificatrices qui nécessitent aussi toute une technique précise, afin de purifier en dernier lieu son âme. II y a par conséquent tout un art de se baigner au hammam et on n'y entre pas comme on entre dans une salle de bain ou sous une douche. L'art de prendre son temps va de paire avec toutes les fonctions que remplit le hammam. Ainsi la conduite au hammam se divise en rituel hygiénique, en rituel religieux, mais aussi en rituel ludique, esthétique et surtout thérapeutique et c'est ce dernier facteur qui l'emporte au hammam et qui nous intéresse. Cette dernière constatation me permet de voir dans le hammam un rôle extra quotidien que je traduis par le mot « structurel ». Je dirais même qu'il s'agit d'une perturbation du structurel quotidien dans un but de récupération par le système social et que nous plaçons en tant que facteur d'équilibre. Ici ce sont l'espace, le lieu et les caractéristiques du hammam qui dictent au corps un foyer d'une multitude de postures : assise, accroupie et étendue. Parallèlement, il structure le temps. Nous sommes ainsi en face d'une synchronisation bien spécifique au hammam, et dans l'expression sous forme pyramidale, le sommet étant réservé à l'espace. Il est à noter à ce propos que les hommes de leur côté vivent les mêmes impressions, accomplissent les mêmes rites religieux et hygiéniques au hammam. « S’oublier » au hammam. Certaines ajoutaient qu'elles ne se rendaient plus compte du temps qui passait. Comme si le temps s'arrêtait, comme si la notion de temporalité était bannie lors de la pratique hygiénique au hammam. Seul ce lieu et ses caractéristiques détiennent ce pouvoir. Conscientes ou inconscientes de ce qu'elles attendent de ce lieu, ce besoin d'abandon est recherche sous tout prétexte (mal de tête, refroidissement). Le hammam est le facteur d'équilibre de leur santé physique et mentale. Et l'on se demande à la limite où se situe, ici, la frontière entre le physique et le psychique.
(1) et (2) Swak et henné ont un but esthétique. Par Djazia, sociologue, pour WebArabic.com |
© 2000-2008 WebArabic. Tous droits réservés.
Copyright et crédits - Conditions d'utilisation - Hébergement : PA2i







Ajouter un commentaire