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Traditions dans le Monde Arabe
Se protéger contre le mauvais oeil (2e partie)
Par Djazia, sociologue
(suite de la première partie) Les dispositifs de prévention et de protection contre l’œil sont insérés dans les comportements de la vie quotidienne, ce qui correspond et alimente la conception persécutive de l’atteinte. L’une des formes de protection les plus utilisées consiste simplement dans la relative dissimulation de ce qui va bien, car le montrer est tenu pour provoquer le mal. Ainsi faut-il cacher son bonheur et sa prospérité. On ne laisse donc pas tous ses enfants sortir ensemble, croyance qui semble l'autoriser (mais est vraisemblablement reconstruite) du prophète Jacob, lequel fit entrer séparément ses enfants dans la capitale des Pharaons car, étant très beaux, il craignait pour eux le mauvais œil. Si l’on reçoit sa famille, on évite la présence des étrangers. Parfois, quand on sort en groupe, on emmène avec soi une femme laide afin que sa laideur dissimule la beauté des autres, en attirant les regards.
Et, quand on veut exprimer de l’admiration pour quelqu’un ou pour quelque chose, on dit: "alslat ala-n-nabi" (bénédiction et salut sur notre Prophète) ou "tbarek Allah" (que le nom de Dieu soit béni). Ce sont les invocations (du’ã’) du nom de Dieu et de son Prophète qui servent à se protéger et a protéger autrui du mauvais œil. L’utilisation de ces phrases témoigne, en outre, de la bonne éducation de la personne qui les prononce, car elles font partie des formules de politesse qu’on doit utiliser envers autrui même si l’on ne croit pas au mauvais œil. Afin de se protéger, on utilise aussi des bijoux en or ou en argent qui ont la forme d’une main ouverte (Ce que les Français appelaient "la main de Fatma"), d’un Coran ou d’une plaquette sur laquelle est écrite La Fatiha. On porte également un herz ou hjab (talisman), confectionné par un fqih ou acheté dans un sanctuaire, ou encore une 'ykika, petit sac contenant du peganuin harmela et de l’alun qui protège principalement les enfants et les femmes enceintes, ou un sou. On accroche sur les murs des images sur lesquelles figurent un œil ou deux ou une main ouverte, des tableaux comportant des sourates ou un fer à cheval a l’entrée d’un lieu. On fait également des fumigations après La visite d’une personne qui fait trop de compliments, qui pose beaucoup de questions, qui fixe tous les objets et tout le monde ou qui soupire. On fait aussi des gestes pour se protéger, par exemple plier la langue dans sa bouche ou ouvrir sa main discrètement dans la direction de celui qui est soupçonné donner le mal, comme pour le renvoyer. On récite des versets du Coran ou des phrases magiques comme "nekhlha ‘üd" (un bâtonnet dans tes yeux), "khemsaf ‘inek" (cinq dans tes yeux), "khemsa ‘ala inek" (cinq sur tes yeux), "khemsa we khmis welyum lekhmis" (cinq et jeudi, aujourd’hui nous sommes jeudi).
Quand on se prémunit ostensiblement, au contraire, c’est que l’on veut indiquer à la personne soupçonnée qu’elle a le mauvais œil et qu’elle est jalouse. Cette méfiance publique entraine une rupture car il s’agit d’une insulte. Il y a des moments où l’on craint davantage le mauvais œil; par exemple, les jours de célébration d’une fête et, plus particulièrement, d’un mariage, ou quand une femme accouche. Dans ces occasions, on peut réciter des prières ou faire des fumigations devant l’assistance sans que personne ne se sente visé. Cette crainte est légitime, parce qu’il est admis qu’il y a toujours des envieux dans les foules, et que personne ne peut se sentir personnellement désigné. En énumérant les moyens de protection contre le mauvais œil, on constate une nette domination des formules utilisant la main ou, plutôt, les doigts de la main ainsi que le chiffre cinq. Ainsi, quand on demande à une mère le nombre de ses enfants, celle-ci répond qu’elle en a cinq quand bien même en a-t-elle davantage. Quand on dit a une femme: "qu’elle est belle ta robe, combien l’as-tu payée ?", elle répond: "cinquante dirhams". Les interprétations sont nombreuses à ce sujet qui tentent de rendre compte de la complémentarité de la main du chiffre cinq. En effet, le mot "yad" (main) signifie dans la littérature arabe : "autorité", "puissance", "bienfait", "capacité", "propriété", "obéissance". Ce symbolisme de la main est tout à fait acceptable; mais, si l’on prend en considération des formules et des gestes en usages - par exemple: "khemsaft ‘jnek" (cinq dans tes yeux) ou "khemsa ‘ala ‘inek" (cinq sur tes yeux) -, on se rend compte que ce sont les doigts de la main qui sont concernés et non la main dans sa totalité. On sait aussi que le chiffre cinq est devenu "tabou" dans des situations liées à la possibilité du mauvais œil; au lieu de dire: "j’ai cinq enfants", on dit: "j’ai ta main d’enfants", ce qui tend a établir que ce n’est pas l’évocation de la main qui est interdite, l’évitement portant sur Le mot "cinq" parce qu’il est alors une métonymie des "doigts", comme il apparaît dans l’expression "khemsaf‘inek" (cinq dans tes yeux). Dire: "cinq dans tes yeux", "un doigt dans tes yeux" ou "Un bâtonnet dans tes yeux", signifie La même chose : c’est une manière symbolique de crever l'œil maléfique.
Lorsqu’une personne est malade, on dit qu’elle est entre les mains d’Allah, c’est-à-dire sous sa puissance, sa protection et sa volonté. Quand une mère donne sa fille en mariage, elle dit aux membres de la belle-famille sa fille: "j’ai enlevé fille d’entre mes mains et je l’ai mise entre les vôtres", ce qui veut dire: "ma file n’est plus sous ma protection, mais elle est sous la vôtre". Dans une conversation, l’utilisation du mot "main" protège la personne qui le prononce tout en suggérant a son interlocuteur qu’elle ne doute pas de sa bonne foi, car il est dans la symbolique de la main de protéger en général.
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