La
tradition musulmane connaît la science des lettres (’ilm al ourouf),
qui se rattache à celle des nombres (’ilm al arkam) ainsi qu’à la
connaissance des noms divins (asma el housna). Cette science remonte au
Coran. Le livre sacré n’est pas seulement un guide pour les fidèles,
chaque verset, chaque lettre est une révélation divine. Plus encore le
Coran est la parole même de Dieu. Contre toutes les tentations
hétérodoxes, la théologie musulmane a maintenu avec une stricte rigueur
que le livre est comme le Verbe, éternel et incréé. Les affirmations
des docteurs de la loi sont reprises et amplifiées dans le symbolisme
mystique. Ainsi les pages que psalmodient les croyants ne sont autres
que les signes inscrits de toute éternité dans " la Table gardée "
auprès du Trône divin.
Le
premier mot révélé à Muhammad fut " iqra ", " lis ". Suit la phrase : "
lis au nom de ton Seigneur qui créa l’homme et lui enseigna l’usage de
la plume ". Ainsi le pacte entre Dieu et l’homme qu’est l’écriture se
trouve conclu au moment même de la création d’Adam. L’univers tout
entier peut d’ailleurs être considéré comme une écriture de Dieu. La
création du monde obéit au même rythme, retrace la même arabesque de
l’esprit divin que le Coran. De même, en retour, le symbolisme de
l’écriture s’applique à la louange que les créatures rendent à leur
Seigneur. Il est dit que si l’océan était un encrier prodigieux et tous
les arbres du monde autant de plumes, cette calligraphie cosmique
n’épuiserait pas l’éloge de Sa magnificence.
La
racine du mot " iqra ", qui est le verbe " qara’a ", lire, se retrouve
dans le nom d’al qur’an. Coran signifie donc lecture. La Bible, les
Ecritures, le Coran : par ces mots mêmes les trois religions se placent
sous le signe du livre. Et la tradition musulmane les regroupe tous les
trois sous l’expression " ahl al kitab ", les peuples du Livre.
Pourtant le Christianisme est avant tout la religion de l’Incarnation.
Par contre l’islam comme le judaïsme, affirme la Transcendance sans
condition, d’où le prestige plus vif de l’écriture : elle tient lieu
d’incarnation. C’est donc le Coran, un livre, et non pas Muhammad comme
on le croit souvent, qui occupe la place du Christ dans l’Islam. Le
croyant du désert frissonne de scandale métaphysique à la seule idée
que l’on puisse attribuer à Dieu une forme charnelle. Seule l’écriture
est suffisamment abstraite pour manifester le Verbe. La calligraphie
est l’art des iconoclastes. On a dit des cathédrales qu’elles étaient
des évangiles de pierre. Pour l’islam il faut renverser les termes et
dire que son monument véritable, son temple, ses icônes, ses Piétas, ce
sont les lettre du Livre sacré. Ecriture et dessin tout à la fois,
l’arabesque est l’art musulman par excellence. Le dessin comme
l’écriture se réduit à l’essentiel, à sa forme la plus dépouillée, la
plus intellectuelle, un pur jeu de rythmes linéaire plus proche des
mathématiques que de la plastique. " Le dessin arabesque est le plus
idéal de tous " disait Baudelaire dans l’une de ses fusées. L’arabesque
est un texte qui serait sa propre illustration, une image qui serait
son propre commentaire. Impossible d’aller plus avant dans l’économie
des moyens. " Que personne n’y touche s’il n’est purifié ". La phrase
est inscrite sur la couverture de certains exemplaires du Coran. Comme
pour la prière, il faut faire ablution avant d’aborder le Livre Sacré.
Le recopier de sa main constitue l’un des actes les plus méritoires.
Aujourd’hui encore, au temps de l’imprimerie, il est préférable de
l’édifier à partir d’un manuscrit sur lequel la plume a frémi, plutôt
que de le fabriquer directement avec des caractères de plomb,
c’est-à-dire des objets inertes.
Un
homme de foi profonde ne vendrait pas un exemplaire du Coran. La parole
de Dieu n’a littéralement pas de prix. Un Coran ne se vend pas, il se
donne, car seule la chose donnée est inestimable.
Beaucoup
de musulmans portent au cou, en guise d’image sainte ou de crucifix,
quelques versets cousus dans un sachet. Certains gardent toujours sur
eux une édition en miniature. Le prestige du Coran s’étend à toute
écriture. Un papier, n’importe lequel, pourvu qu’il soit marqué de
signes alphabétiques, doit être respecté, car il peut offrir la parole
divine. En fait tout livre publié en pays musulman, et même une lettre
quelconque entre amis, commence par la formule : " Au nom de Dieu
clément et miséricordieux ". Ils portent obligatoirement en dédicace le
nom du Seigneur. En un sens chaque texte écrit se présente comme un
germe de Coran. D’où le geste populaire, encore familier qui consiste à
ramasser le bout de papier que traîne par terre et le mettre à l’abri,
sur soi, entre les pierres d’un mur, n’importe où pourvu que l’écriture
soi sauvée. Les signes de l’alphabet, comme tels, partagent ainsi la
dignité du pain. Comme on n’a pas le droit de jeter un morceau de pain,
de même on ne peut abandonner une page écrite. L’un et l’autre geste
seraient une profanation.
Le
symbolisme des lettres arabes atteint son point culminant dans la
théorie des noms divins. Toute la création peut se résumer dans le seul
tracé du nom d’Allah. La première lettre, l’alif, qui sonne comme " a
", se présente comme une droite verticale. Mais cette droite est
surmontée d’un petit signe, un point qui représente l’attaque
gutturale, l’appel d’air avant la parole. De même le silence précède le
verbe, et le secret, au-delà de toute manifestation, précède l’unité de
l’être. Cependant les deux signes ne sont qu’une même réalité. Le trait
vertical est interprété comme une projection du point ; le point n’est
que la droite vue " par la tranche ". Les deux ensembles symbolisent
que Dieu est à la fois " au-delà des étoiles " et " plus proche de nous
que notre artère jugulaire ".
Vient
ensuite le signe " l " du nom d’Allah. Cette lettre est appelée
barzakh, la lettre de la liaison, la médiatrice. Par cette lettre Dieu
se manifeste dans le monde, développe la création, prend possession des
choses. Le symbole est à la fois visuel, sonore et numérique.
La
lettre lam se tend comme un crochet. Au surplus, elle est doublée. La
voix fait vibrer la lettre de la manifestation en lui donnant toute la
résonance possible. Le chiffre de lam, qui est 30, signifie lui aussi
l’expansion infinie.
Enfin
la lettre " h ", le " ha ", souffle expiré final, ramène vers l’alif
sous forme d’une boucle qui revient sur elle-même. Le cercle est
accompli.
Les
correspondances ne se limitent ni au nom d’Allah, puisque Dieu a 99
noms, le centième étant secret, ni à la série : idée, forme, son,
chiffre. D’innombrables analogies viennent s’y ajouter. Par exemple,
les gestes de la prière musulmane peuvent être interprétés comme une
transcription, dans les mouvements du corps , des lettres qui forment
le noms d’Allah.
Les
mystiques de l’Islam ont su tirer des lettres les variations les plus
étonnantes. Mansour al Hallaj compare l’état d’union spirituelle avec
Dieu à l’emplacement d’un signe qui ponctue une lettre.
Ailleurs,
il dit que le but de la vie est de faire passer au-dessus de la lettre
" n " le point qui se trouve sous la lettre " b " . Les deux signes se
composent d’un arc en cercle. La seule différence est en effet
l’emplacement du point. La lettre " b " initiale du mot " bab ", la
porte, est celle de la création. La lettre " n " initiale du mot " noun
", le poisson, symbolise la résurrection. Les prières pour les morts
riment souvent en " n ".
Notons
en passant l’identité de signification du poisson dans le symbolisme
des premiers temps de la chrétienté. Faire sauter le point de bas en
haut de l’arc en cercle c’est passer du monde de la création à celui de
la résurrection. L’opération équivaut à la renaissance spirituelle, à
l’illumination.